Un club musical en chair et en os à l'heure d'Internet
Un très bon article tiré de la presse, quotidien québécois. Comme quoi, internet c'est bien, mais le contact humain, n'est ce pas un peu mieux??
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Il existe bien des moyens de partager sa passion pour la musique. La plupart d'entre eux passent désormais par l'intermédiaire d'Internet. Il y a les sites d'échange de fichiers musicaux, les forums de discussions spécialisés et aussi la baladodiffusion (podcasting) qui permet de découvrir les coups de coeur d'un fan de musique latine vivant dans une île de la Micronésie.
Or, à l'heure où la musique tend à se dématérialiser, il y a encore des mélomanes attachés au monde matériel. Les ventes de iPod explosent? Eux préfèrent les CD, voire les vinyles. Écouter de la musique n'est pas pour eux un plaisir solitaire qu'on s'accorde devant un écran d'ordinateur, mais une passion qui se vit en groupe, dans un salon équipé d'une bonne chaîne stéréo.
Sur le modèle des clubs de lecture, Gilles, un disquaire de carrière, a mis sur pied un club de mélomanes. L'âge des participants va de la fin de la trentaine à la mi-cinquantaine. Une fois par mois, François, Yves, Jean-Pierre, Stéphane, Jean-François, Claude, Ralph et lui se rencontrent pour exhiber leurs trouvailles et déterrer de vieux bijoux que le temps n'a pas ternis.
On pourrait croire que ces hommes ressemblent aux freaks introvertis du film Ghost World, de Terry Zwigoff, et vivent leur vie par procuration à travers leur collection de disques. Totalement faux, comme on a pu le constater lors de leur dernière rencontre, tenue il y a 15 jours dans un appartement du Plateau. Ils forment une bande accueillante et expressive dont la passion est dangereusement contagieuse. " Écouter autant de musiques différentes divertit tellement qu'on ressort d'ici avec une énergie qu'on n'avait pas en arrivant ", témoigne Gilles.
Un éclectisme rare
Le déroulement d'une rencontre du club est aussi simple qu'encadré. Chacun des membres a 10 minutes pour faire entendre la ou les pièces de son choix. De l'avis de tous, Jean-François est l'homme à surveiller. " Il a l'habitude de transgresser ", m'explique-t-on. Envoûtés par le morceau de Miles Davis qu'il fait tourner en milieu de soirée, ses collègues oublieront cependant facilement la règle... jusqu'à ce qu'il se dénonce lui-même.
François, l'hôte de la soirée, a eu l'honneur d'inaugurer la séance. De sa collection de 7000 albums, classée selon aucun ordre apparent, il a tiré un vinyle qu'il place sur la platine. " Plusieurs m'ont dit que la semaine avait été difficile, alors je vais commencer par une chanson exutoire ", annonce-t-il, sans en révéler ni le titre ni l'auteur. S'élève alors un folk agité.
- On est supposé savoir c'est quoi? demande Ralph.
- C'est Hard Day On the Planet de Loudon Wainwright III. Ce sont ses enfants (Rufus et Martha) qui me l'ont fait redécouvrir, révèle finalement François.
Les autres se passent le vinyle et prennent des notes pendant qu'il fait tourner une pièce brésilienne. Gilles annonce ensuite sa couleur: Jaune. " Ils viennent de sortir un coffret de trois CD avec une version remasterisée. Ça ne m'intéresse pas. Je veux la vraie affaire ", tranche-t-il, en sortant une copie vinyle du légendaire album de Ferland. Il en fait jouer deux extraits que tout le monde se plaît à fredonner.
De Claire Austin (obscure chanteuse jazz découverte par Yves dans les bacs de la boutique Beatnick), aux Beach Boys (Jean-Pierre, maniaque du groupe, en sert une dose chaque mois), en passant par The Cure, Danny Placard, Rare Earth, Besh-O-Drom ou encore Airto Moreira, le menu est varié. Et rare.
- La moitié de ce qu'on entend ici est discontinuée, dit Stéphane.
- C'est aussi l'intérêt de la chose, commente Jean-François.
- Ce n'est pas évident qu'on aime tout ce qui tourne au cours d'une soirée, ajoute Gilles, mais l'important, c'est qu'on apprend.
Mine de rien, la phrase est révélatrice de l'atmosphère conviviale dans laquelle se déroulent les rencontres. Ces connaisseurs ne cherchent nullement à s'impressionner les uns les autres, seulement à partager leur plaisir. " Il n'y a pas de compétition ", insiste Claude, qui n'en était qu'à sa deuxième soirée avec le groupe.
Une affaire de gars?
Impossible d'éviter de les interroger sur une évidence: pourquoi n'y a-t-il que des hommes dans leur groupe? " On est ségrégationnistes ", blague Jean-Pierre. François dit que sa fille partage sa passion. " Soyons honnêtes, intervient Jean-François, depuis notre adolescence, ç'a toujours été une affaire de gars. "
Gilles précise que la première mouture du club comptait deux femmes. Julie était l'une d'elles. " Les filles s'effacent souvent derrière la musique de leur chum, suggère-t-elle. J'ai une très bonne amie qui n'a que cinq disques. Peut-être que les filles abordent la musique différemment, qu'elles mettent leur argent ailleurs. Dans des cours de danse, par exemple. "
Reste que ces soirées possèdent une aura typiquement masculine. Elles reposent sur une forme de communication non verbale très intime entre ces huit hommes, qui connaissent et respectent les dadas de chacun. Leur amour de la musique est si profondément ancré en eux, qu'il met au jour la grande sensibilité de chacun. Il suffit de les observer jouer du air drum sur un rock des années 60 ou de les voir s'extasier à l'écoute d'un suave air méditerranéen pour s'en convaincre.
" Ça réjouit nos proches qu'on ait des gens avec qui vivre cette passion ", dit Claude, ajoutant qu'il est difficile de trouver le temps de le faire en famille, au quotidien. On comprend aussi, entre les lignes, que l'entourage en a parfois marre de se faire dire: " Assied-toi, écoute-moi ça, tu vas voir, c'est écoeurant! "
Après plus de trois heures d'écoute aussi intensive et, il faut le dire, jouissive, on n'a qu'une envie: rameuter ses meilleurs chums et faire exactement la même chose. Avec ou sans filles.